C'est une chanson malienne chantée par un albinos, une chanson qui tourne dans ma tête comme une roue de vélo aux multiples réflecteurs; c'est une chanson sur laquelle les corps se côtoient et transcendent...
Libellés : Mali
J’étais à demi conscient dans mon lit, transpirant d’humidité, je sommeillais d’étrangeté; soudain, la pluie est tombée sur la ville et les habitants se sont rués dans leur maison pour y trouver refuge. Je me suis levé, déboussolé, et j’ai visité encore une fois mes repères d’ailleurs. Dehors, dans la cours de la famille Sarr, le grand manguier a perdu l’un de ses bras, les eaux bamakoise coulent à l’extérieur de l’enceinte et envahissent les égouts à ciel ouvert. Très vite, les rues ont été submergées par les torrents et la pluie a noyé un nombre incalculable de motocyclistes; je me suis promené dans ce dédale en riant et en faisant rire les habitants, j’étais tout de feu mouillé.
Sinon j’ai senti monter en moi les affres du paludisme; la fresque des symptômes, la même qu’à l’époque, m’a affaibli. Il n’en fallait pas plus pour que je gobe des antipaludéens, ce fut tellement salutaire et le résultat est frappant : la forme m’est revenue, forte, doucereuse.
Depuis quelques temps déjà, je pense à la fin. La fin de ce blogue. Voilà bientôt près de deux ans que je diffuse les histoires de mes péripéties africaines et que tous et chacun peuvent me suivre; aujourd’hui, alors que j’en suis à mon quatrième séjour en Afrique, alors que j’en suis à me demander ce que sera la suite de mon parcours, je me faufile dans un antre d’égoïsme et je relègue ces histoires pour un projet qui implique une démarche davantage personnelle, introspective.
Dans un mois, jour pour jour, je fermerai définitivement ce blog. Il y aura une liste d’envoie éventuelle pour ceux qui voudront des nouvelles éparpillées. Vous n’avez qu’à m’écrire d’ici là si vous voulez faire partie de cette liste d’envoi.
Merci à tous de m’avoir lu, sinon de m’avoir écrit... et au plaisir.
François
Libellés : Mali
Dans le langage des yeux, tous les hommes parlent la même langue
Publié par François à l'adresse 06:28La moto roule, zigzagant à travers la route pour éviter les trous grands comme des cratères de lune. L’après-midi m’avait amené chez Yaya, dans sa nouvelle demeure à Samako, petit village situé à environ 20 kilomètres à l’ouest de Bamako. Son fils Omar a grandi tout comme ses filles ; les rires fusent pendant les retrouvailles et c’est avec une joie certaine que je me retrouve au milieu de cette famille qui avait été un rai de lumière à Koulikoro.
J’ai aussi été saisi d’une amertume non dissimulée lorsque Yaya m’a appris que les formateurs (il y avait Berthe qui n’était pas du tout intéressé, Mamadou et Yaya) ne sont plus à l’IPR de Katibougou. Yaya, depuis l’obtention de sa maîtrise, est devenu professeur, Mamadou est parti au Canada et quant à Berthe, je n’en sais trop rien. Bref, tout le matériel que j’ai amené, que j’ai mis en place, les documents que j’ai créés, les formations, les heures que j’ai données, et tout ce dont vous savez : six moi après mon départ, il ne reste plus rien ou sinon des ordinateurs et caméras qui dorment, un savoir envolé et l'arrière-goût d’un sirop amer dans la gorge que j’avale à petites cuillérées.
Sinon que dire de mon organisme d’accueil ? C'est parfait; des petits cafouillages bien sur, des anicroches mineures d’ordre matériel, mais je touche du bois à toutes les minutes et je n’en reviens pas ; tout va pour le mieux et se matérialise, je fonce à pleine vapeur dans ce que j’accompli et ça me ravit ; mon énergie est contagieuse sur les membres de l’équipe et n’est pas simplement diffuse dans l’air.
Je traverse le quartier ACI 2000 à Bamako, il est dix-huit heures et sans me presser, je roule un peu nerveusement afin de rentrer avant la tombée de la nuit. Sur la grande route que je sillonne, des gens sont attroupés autour d’un accidenté ; les voitures tournent au ralenti, je regarde le blessé, il y a au moins une vingtaine de personnes autour de lui qui danse en criant, énervés par la circonstance. Je demande au policier si un médecin est avec le blessé, il me répond que non, lui dit que je suis secouriste – il me demande d’aller prêter assistance au jeune homme couché. Je m’approche rapidement tandis qu’on s’occupe de ma moto, je regarde rapidement les dégâts : la victime est en état de choc, le derrière du crâne est ouvert et un lambeau de peau s’en échappe, le sang gicle de partout, la jambe droite est également ouverte et un abondant saignement s’écoule du genou, il y a des contusions sur le dessus de la tête et des éraflures sur plusieurs parties du corps dont les mains et les bras. Je regarde autour de moi et j’aperçois une bicyclette avec la roue arrière pliée en deux et une moto noir couché sur le côté. Des policiers prennent des mesurent et après avoir demandé le prénom de mon interlocuteur éclopé, n'en pouvant plus de tout ce monde, je m’énerve.
Je cris d'écarter tous les gens autour de nous, que je ne veux plus voir personne sinon moi et l’autre secouriste avec le blessé ; un grand et gros balèze renfloue la foule sur le côté de la route, je fais connaissance avec mon nouvel ami mal en point, Broulaye, et mon nouveau collègue secouriste, Fabou.
Broulaye est en état de choc, il peut à peine répondre à mes questions. Je devine une commotion cérébrale et je sais que dans ce cas, il faut faire en sorte que la victime ne s’endorme pas. Après les présentations, je trouve un linge pour faire une pression sur la plaie et je lui parle, je ne cesse de le ramener à moi, je le regarde avec mes yeux bleus et je le fixe, je le somme de me regarder tandis qu’il ferme les yeux pour sombrer dans l’inconscience. Une femme et un policier arrivent et tentent de questionner en bamanan le garçon afin d’obtenir un numéro de téléphone. Mais le garçon ne répond pas et ferme les yeux ; je gueule au policier que ça ne sert à rien pour l’instant, je claque des doigts au-dessus du visage de Broulaye, il ouvre les yeux tandis que je répète « Regarde-moi Broulaye, on est ensemble Broulaye », il me regarde avec un semblant de sourire, Fabou lui dit que c’est bien de me regarder. Par moment Broulaye s’excite, devient instable, bouge et comme j’ignore la graviter de son choc, je lui demande de ne pas bouger, il veut se lever mais il pourrait empirer son cas, on le maintient au sol avec précaution pour éviter des dommages supplémentaires. L’ambulance n’arrive pas et le temps, interminable, épuise mes forces. Mais je continue et je fatigue de voir tout ce monde se mouvoir sous mes yeux pendant que la nuit tombe.
Au loin les sirènes de l’ambulance résonnent et j’entrevois à travers la nouvelle affluence de curieux les gyrophares du véhicule. Je demande à Broulaye de me regarder et lui sourit, lui dit que son calvaire achève et que les secours arrivent. Ses yeux sont grands comme des boules de charbons et restent ouverts tout en me fixant. Bientôt le véhicule s’immobilise et trois ambulanciers prennent le relais. Tous me remercient et j’enfile ma bécane afin de rejoindre la case de la famille Sarr avant la noirceur. Poussé par l’adrénaline, je sens que mes nerfs se relâchent rapidement.
À quelques mètres de la maison, je me perds dans le quartier de Medina Coura. J’ignore comment rejoindre la maison. Yakiya m’appelle, me rejoint, me ramène, petit poucet, jusqu’à chez lui. Épuisé, je mange un peu, bois beaucoup d’eau, prends une douche et m’étends sur mon lit pour un sommeil qui s’éternisera jusqu’au lendemain. Pendant ce temps, la pluie aura tombée en grande rafale, le muezzin aura chanté, des gens auront prié et mangé avant le crépuscule et un demi-tour de planète aura été complété.
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